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Un an de discussions, trois semaines de bras de fer
[ 08/02/10 ]
Un an après que la Commission a ouvert une enquête approfondie sur le plan de restructuration de Dexia, les dirigeants de la banque ont fini par convaincre Bruxelles du bien-fondé de leur stratégie.
Une course contre la montre. Ouvertes il y a un an, les discussions avec Bruxelles n'ont réellement commencé qu'à partir de janvier 2010. Une lenteur qui a joué en faveur des dirigeants de Dexia, pendant toute l'année dernière : elle leur a permis de se prévaloir de restructurations en avance sur le calendrier prévu et, in fine, de plusieurs trimestres de résultats en nette amélioration. Restait à boucler un accord avant le départ de Neelie Kroes.
· Début janvier : les contacts s'intensifient
A quelques semaines du changement de Commission, les échanges deviennent à la fois plus intenses et plus réguliers. On part de loin. Depuis septembre, le courant passe mal entre les dirigeants de Dexia et le chef du « case team », l'équipe de six ou sept personnes chargées d'examiner le dossier à la Direction générale de la concurrence. Lui qui a déjà traité les dossiers WestLB et Hypo Real Estate est tenté de s'en inspirer pour créer une nouvelle « bad bank ». Mauvais contact aussi avec la directrice de la « task force » d'experts qui, à la Direction de la concurrence, suit les dossiers financiers.
· Vendredi 22 janvier : l'idée de Didier Reynders
Ce jour-là, le directeur de cabinet adjoint de Christine Lagarde, Jacques Le Pape, et le conseiller en charge des participations de l'Etat, Jérémie Dutray, font le déplacement à Bruxelles pour une première réunion au Berlaymont, le bâtiment où siège la Commission. Leurs homologues belge et luxembourgeois sont là, de même que l'administrateur délégué de Dexia, Pierre Mariani et son bras droit Alexandre Joly. A ce stade, Bruxelles n'a encore écarté ni le scénario d'un adossement ni celui d'un démantèlement qui passerait par la création d'une « bad bank ». Poussée par le ministre belge des Finances Didier Reynders, qui ne veut entendre parler ni de l'un ni de l'autre, une troisième voie émerge. L'extinction du portefeuille de prêts en « run off » sera pilotée sous l'étroite surveillance de la Commission sans créer de structure ad hoc. Dexia devra s'engager à allonger progressivement la durée de son refinancement en respectant une série de clauses de rendez-vous vis-à-vis de la Commission. Le mardi 26, Didier Reynders voit Neelie Kroes pour examiner dans quelle mesure un tel mécanisme sera suffisant. Le 28, ING annonce sa décision de se pourvoir en appel contre la décision rendue par la Commission sur son plan de restructuration. Neelie Kroes est plus déterminée que jamais à conclure. Mais en se montrant aussi ferme que pour le bancassureur néerlandais.
· Dimanche 31 janvier : le coup de pouce de Matignon
Nouvelle réunion à Bruxelles le 29 janvier, sur le même format. Les sujets pendants sont passés en revue, mais sans aucune avancée significative. Le dimanche 31, Matignon s'en mêle. Alerté par l'entourage de Neelie Kroes sur la mauvaise tournure des événements, Antoine Gosset-Grainville convoque dans son bureau, en début de soirée, Pierre Mariani, Alexandre Joly, Jacques Le Pape et Jérémie Dutray. L'objectif de ce sommet : valider l'ensemble des engagements qui seront transmis à la la Commission européenne le lendemain, lundi 1 er février. « Compte tenu du temps imparti, on ne pouvait plus se permettre de partir dans la mauvaise direction », raconte l'un des participants.
Les contacts s'accélèrent. Le mercredi soir, lorsque Jacques Le Pape et Alexandre Joly sortent de l'Opéra Bastille où ils se sont retrouvés par hasard pour entendre Natalie Dessay chanter « la Sonnambula », de Bellini, ils filent à Bercy pour une nouvelle conférence téléphonique entre les représentants des Etats et la direction de Dexia. Tout le monde est confiant : un accord pourrait être conclu dès le lendemain.
· Jeudi 4 février : les derniers doutes de Bruxelles
Ce jour-là, pourtant, tout semble remis en cause. La voiture qui emmène Jacques Le Pape à la gare du Nord pour aller conclure l'affaire à Bruxelles n'a pas fait 300 mètres que Neelie Kroes appelle Christine Lagarde pour annuler la réunion prévue pour 17 heures au Berlaymont. Il est 14 h 40 quand les dirigeants de Dexia sont mis au courant. Anthony Whelan, le chef de cabinet de Kroes, appelle Antoine Gosset-Grainville pour le rassurer : la commissaire veut toujours trouver un « deal ». Mais elle préfère refaire le point avec ses services qu'organiser une réunion risquant de ne pas être conclusive.
Dexia accuse la Commission d'avoir durci ses positions. Bruxelles reproche aux dirigeants de Dexia d'être trop gourmands et à ses avocats de se montrer trop pointilleux.
· Vendredi 5 février : un accord juste à temps
Les contacts téléphoniques reprennent dans l'après-midi et s'intensifient dans la soirée du jeudi. Agacée que l'administrateur délégué de Dexia se trouve physiquement dans le bureau de Christine Lagarde, Neelie Kroes raille « l'incontournable M. Mariani ». Les échanges se poursuivront jusqu'à près de 1 heure du matin avec Thibaut Kleiner, chargé du dossier au cabinet de Neelie Kroes. Les dirigeants de Dexia consentent à céder la très rentable filiale espagnole Sabadell « à condition qu'un accord soit conclu ». Cette concession sera pour la Commission européenne « the cherry on the cake », plaisante Christine Lagarde. Les cessions des filiales italienne Crediop et slovaque Banka Slovensko étaient déjà sur la table depuis le 17 décembre.
Seuls trois sujets restent à régler : les modalités d'amélioration du refinancement de la banque, encore en discussion, l'interdiction de procéder à des acquisitions, sur laquelle Dexia cherchera en vain à obtenir des assouplissements jusqu'au dernier moment, et l'interdiction de verser des dividendes en numéraire sur deux ans, qu'il faut encore faire accepter aux actionnaires publics. Le vendredi, après deux heures de sommeil, Pierre Mariani et Alexandre Joly se lèvent aux aurores pour attraper le Thalys de 7 h 25 qui doit les emmener à Bruxelles convaincre les communes belges actionnaires de Dexia de renoncer à tout dividende en cash. Des « individus sur la voie » retardent le départ du train, qui quitte Paris avec une heure et demie de retard. La réunion aura quand même lieu.
Derniers ajustements : les deux camps ne sont pas d'accord sur les chiffres que les modèles mathématiques ont permis de recalculer dans la nuit. Deux coups de fil de Christine Lagarde à Neelie Kroes, avec laquelle elle entretient de bonnes relations, permettront de lever les derniers doutes de la Commission et de conclure l'accord quatre jours avant que la commissaire n'achève son mandat. Le premier peu avant midi, le second moins d'une demi-heure plus tard. Il est temps : la ministre des Finances doit s'envoler à 14 h 30 pour le Canada.
ALEXANDRE COUNIS, Les Echos
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